Page 06 — 1970 à aujourd’hui
Après les Beatles
Le groupe s’arrête à trente ans de moyenne d’âge. Ce qui suit dure cinquante ans de plus : quatre carrières, une bataille judiciaire, deux morts violentes ou prématurées, et des retrouvailles qui n’ont jamais eu lieu.
1970 — 1975
Cinq ans pour divorcer
La séparation annoncée en avril 1970 n’a aucune valeur juridique : les quatre restent liés par un contrat de société qui met leurs revenus en commun. Le désaccord porte sur qui gère l’argent. Trois d’entre eux veulent Allen Klein, un homme d’affaires new-yorkais ; McCartney veut Lee Eastman, avocat et père de sa femme. Mis en minorité, il refuse de signer.
Le 31 décembre 1970, il assigne les trois autres en justice pour obtenir la dissolution. La presse en fait le traître qui attaque ses amis — l’affaire lui coûtera des années de réputation. Un administrateur judiciaire est nommé en mars 1971. La société n’est formellement dissoute que le 9 janvier 1975.
Klein, lui, sera écarté par les trois autres en 1973, puis les poursuivra à son tour. Rétrospectivement, tous ont reconnu que McCartney avait eu raison sur le fond.
01
John Lennon
1970 — 8 décembre 1980
Dix albums · dix ans
Il commence par le disque le plus nu de sa vie : Plastic Ono Band, en 1970, enregistré à trois instruments après plusieurs mois de thérapie. L’année suivante, Imagine lui donne son plus grand succès et une chanson qui finira par le résumer, au point d’effacer tout le reste.
Suit une période politique — manifestations, chansons de circonstance, un dossier au FBI et quatre ans de procédure d’expulsion des États-Unis, qu’il gagne en 1976. Puis dix-huit mois de séparation d’avec Yoko Ono, à Los Angeles, qu’il appellera lui-même son « week-end perdu ».
À partir de 1975, il s’arrête net. Cinq ans sans disque, à élever son fils Sean dans l’appartement du Dakota. Il revient en novembre 1980 avec Double Fantasy. Trois semaines plus tard, le 8 décembre, il est abattu de quatre balles devant l’entrée de son immeuble, à quarante ans.
- À écouter
- Plastic Ono Band (1970), Imagine (1971), Double Fantasy (1980)
- Le combat
- Quatre ans de procédure d’expulsion des États-Unis, motivée par son militantisme ; carte de séjour obtenue en 1976
- Le silence
- 1975 — 1980 : aucun disque, par choix
02
Paul McCartney
1970 — toujours en activité
Plus de vingt albums · cinquante ans de scène
Il commence seul, à la ferme, en jouant lui-même tous les instruments — un disque bâclé que la critique éreinte. Puis il fait exactement ce que personne n’attendait : il monte un nouveau groupe, Wings, avec sa femme au clavier, et repart jouer dans des universités pour vingt personnes.
Trois ans plus tard, Band on the Run le remet au sommet. Suivent les tournées de stade, « Mull of Kintyre », Live Aid, l’anoblissement en 1997, une œuvre pour orchestre, des albums de reprises, un disque enregistré chez lui pendant le confinement de 2020.
Il a aussi passé trente ans à corriger un malentendu : la légende du Beatle commercial face au Beatle expérimental. C’est pourtant lui qui fréquentait l’avant-garde londonienne en 1966 et qui a proposé les boucles de bande de « Tomorrow Never Knows ».
- À écouter
- Ram (1971), Band on the Run (1973), Chaos and Creation (2005)
- L’incident
- Janvier 1980 : arrêté à Tokyo avec du cannabis, neuf jours de détention, tournée annulée, expulsion
- La constance
- Toujours la même basse Höfner de 1963, volée en 1972 et retrouvée en 2024
03
George Harrison
1970 — 29 novembre 2001
Douze albums · une maison de cinéma
Il avait accumulé pendant des années des chansons que le groupe refusait, faute de place. Libéré, il publie en novembre 1970 un triple album, All Things Must Pass : le premier nº 1 solo d’un Beatle, et de loin le meilleur disque de cette première année.
Le 1ᵉʳ août 1971, il organise au Madison Square Garden deux concerts au profit des réfugiés du Bangladesh, avec Ravi Shankar, Bob Dylan et Eric Clapton. C’est le premier grand concert caritatif du rock : tout ce qui suivra, du Live Aid aux téléthons, en descend directement.
Il se détourne ensuite peu à peu de la musique. En 1978, il fonde HandMade Films, essentiellement pour permettre aux Monty Python de tourner un film dont plus personne ne voulait financer. En 1988, il monte les Traveling Wilburys avec Bob Dylan, Roy Orbison, Tom Petty et Jeff Lynne. Le 30 décembre 1999, un intrus le poignarde chez lui ; il meurt d’un cancer du poumon deux ans plus tard, à cinquante-huit ans.
- À écouter
- All Things Must Pass (1970), Cloud Nine (1987), Brainwashed (2002)
- La première
- Concert for Bangladesh, 1ᵉʳ août 1971 : le modèle de tous les concerts caritatifs suivants
- Le producteur
- HandMade Films a financé une trentaine de longs métrages, dont plusieurs classiques du cinéma britannique
04
Ringo Starr
1970 — toujours en activité
Vingt albums · une carrière d’acteur
Celui dont on attendait le moins commence par deux disques improbables : un album de standards des années 1940 pour sa mère, puis un disque de country enregistré à Nashville. Et c’est pourtant lui qui obtient, en 1973 et 1974, deux nº 1 américains coup sur coup — sur un album où les trois autres Beatles jouent, chacun de son côté, sans jamais se croiser en studio.
Suivent une carrière d’acteur, une longue période d’alcoolisme dont il parle ouvertement, une cure en 1988, et depuis 1989 le All-Starr Band : une formation tournante où il invite des musiciens à jouer leurs propres succès, et qui a réuni plus de quarante personnes en trente-cinq ans.
Il est aussi, pour toute une génération d’enfants britanniques, la voix qui racontait les histoires de petits trains à la télévision.
- À écouter
- Ringo (1973) — le seul disque solo où les quatre apparaissent
- Les nº 1
- « Photograph » (1973) et « You’re Sixteen » (1974), aux États-Unis
- La sobriété
- Depuis 1988, sans interruption
Ce qui n’a pas eu lieu
Les retrouvailles
Pendant dix ans, la question a été posée à chacun d’eux dans chaque interview. Elle n’a jamais reçu de réponse — et deux fois, il s’en est fallu de très peu.
-
24 avril 1976 — trois mille dollars
En direct sur une émission américaine, le producteur Lorne Michaels propose trois mille dollars aux Beatles pour venir jouer trois chansons sur son plateau. Lennon et McCartney regardent l’émission ensemble, dans l’appartement du Dakota, à quelques rues du studio. Ils envisagent d’y aller pour la plaisanterie, puis y renoncent, trop fatigués. Ce sera leur dernière soirée ensemble.
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1979 — le concert pour les réfugiés
Le secrétaire général des Nations unies sollicite une reformation au profit des réfugiés vietnamiens. Trois des quatre acceptent le principe. Lennon refuse.
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8 décembre 1980 — la fin de la question
La mort de Lennon rend la reformation impossible et transforme rétrospectivement chaque refus en occasion manquée.
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1994 — Anthology
Les trois survivants se retrouvent en studio autour de deux démos que Yoko Ono leur a confiées. Ils travaillent en considérant Lennon comme un quatrième membre absent, parti prendre un café. Il en sort « Free as a Bird » (1995) et « Real Love » (1996) — et, vingt-sept ans plus tard, « Now and Then ».
Central Park, New York
Un jardin nommé Strawberry Fields
En 1981, la ville de New York accepte de consacrer un triangle de Central Park à la mémoire de John Lennon, face au Dakota. Yoko Ono en finance l’entretien. Le jardin porte le nom du foyer de Liverpool dont il avait fait une chanson en 1966 — et donne le sien à ce site.
Le détail
Une zone de silence
Le jardin est officiellement classé « zone tranquille » de Central Park : ni musique amplifiée, ni rassemblement organisé. La règle est constamment enfreinte par les guitaristes qui viennent y jouer, ce que personne n’a jamais vraiment cherché à empêcher.
Cent vingt-et-un pays ont offert des plantes pour le jardin. L’Italie a offert la mosaïque, posée par des artisans napolitains.