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Strawberry Fields Zones d’ombre

Page 07 — L’envers du décor

Zones d’ombre

J’aime ces disques au point de leur avoir consacré un site entier. Ça ne fait pas de ces quatre hommes des gens admirables, et je n’ai pas l’intention de faire semblant du contraire.

Pourquoi cette page existe

Un site de fan qui ne dirait que du bien serait un dépliant publicitaire. Celui-ci en serait un sans cette page.

Ce qui suit n’est pas une nuance à apporter au tableau, ni un passage obligé avant de revenir aux compliments. Ce sont des violences, des lâchetés et des mensonges, et je ne les excuse pas. Je continue d’écouter les disques, et je n’ai pas besoin que ceux qui les ont faits aient été des gens bien pour cela.

Le seul récit que je refuse est celui des quatre garçons sympathiques et inoffensifs — celui des brochures de 1964, qui survit encore dans beaucoup d’hommages.

Comment lire cette page

Refuser la version édulcorée n’autorise pas à raconter n’importe quoi. Chaque fait porte donc son degré de certitude :

Reconnu — la personne concernée l’a dit elle-même, publiquement.

Établi — attesté par une décision de justice, un document, ou plusieurs témoignages concordants.

Contesté — l’accusation a circulé, elle est célèbre, et elle est aujourd’hui douteuse. Elle figure ici avec ce qui la met en doute, parce que colporter une fausseté ne rend service à personne.

Ce qui est documenté

Neuf faits

La violence de John Lennon envers les femmes

Reconnu par lui-même

Dans une interview donnée quelques jours avant sa mort, en 1980, il déclare avoir été un homme violent et avoir frappé des femmes. Cynthia Lennon, sa première femme, a décrit la même chose dans ses mémoires.

Il présentait son militantisme pacifiste comme la suite de ce qu’il avait été et qu’il refusait de rester. Le dire publiquement, à une époque où personne ne l’y obligeait, n’était pas rien. Cela ne répare rien non plus pour celles qui l’ont subi.

Julian Lennon

Reconnu par lui-même

Père largement absent de son premier fils, né en 1963, il l’a admis sans détour. Julian Lennon a raconté avoir très peu vu son père après le divorce de 1968, et s’être senti plus proche de Paul McCartney — qui avait écrit « Hey Jude » en pensant à lui, en allant le voir pendant la séparation de ses parents.

Les dernières années ont été un peu moins mauvaises, de l’aveu même de Julian. Elles n’ont pas rattrapé les quinze précédentes.

Le renvoi de Pete Best

Établi

Batteur du groupe pendant deux ans, y compris pendant les nuits de Hambourg, il est congédié en août 1962, quelques semaines avant le premier disque. Aucun des trois autres ne le lui dit : la tâche est laissée à Brian Epstein, qui le reçoit seul dans son bureau. Best a toujours affirmé n’avoir reçu aucune explication.

Ils ont reconnu, des années plus tard, que la manière avait été lâche. En 1995, la sortie d’Anthology a inclus dix titres qu’il avait enregistrés avec eux : les droits correspondants lui ont, dit-on, rapporté une somme considérable. Trente-trois ans après.

Hambourg, les amphétamines et les expulsions

Établi

Pour tenir sept heures de scène par nuit, le groupe consomme du Preludin, un coupe-faim amphétaminique alors en vente libre en Allemagne. Le premier séjour se termine mal : George Harrison est expulsé en novembre 1960 pour avoir travaillé la nuit alors qu’il était mineur ; McCartney et Best le sont peu après, arrêtés pour avoir mis le feu à une tenture dans leur chambre.

Les drogues

Reconnu par eux-mêmes

LSD à partir de 1965, cannabis largement, héroïne pour Lennon entre 1968 et 1969 — il en a parlé publiquement, et en a tiré une chanson. Condamnations pour possession de cannabis en 1968 pour Lennon, en 1969 pour Harrison.

C’est le point le moins grave de la liste : il ne concerne qu’eux. Il figure ici parce qu’il a longtemps été raconté comme une aventure charmante, alors qu’il a laissé au moins deux d’entre eux dans un état dont il a fallu des années pour sortir.

« My Sweet Lord »

Établi — décision de justice

En 1976, un tribunal américain juge que George Harrison a repris, sans intention consciente, la ligne mélodique d’un succès de 1963. Le jugement retient la notion de plagiat inconscient — une première — et il devra verser des dommages.

L’affaire a une seconde couche : Allen Klein, qui conseillait Harrison, a racheté les droits de la chanson adverse en cours de procédure, ce que le tribunal a sanctionné comme une violation de ses obligations.

Le sexisme des textes

Reconnu par lui-même

Plusieurs chansons du début des années 1960 tiennent des propos de jalousie possessive, dont une où le narrateur menace une femme de mort si elle en voit un autre. Lennon a plus tard désigné ce titre comme celui qu’il détestait le plus dans tout le catalogue.

On lit souvent que c’était l’époque qui voulait ça. L’époque n’a écrit aucune de ces lignes.

La séparation, devant les tribunaux

Établi

Cinq ans de procédure, des disques entiers écrits les uns contre les autres, des interviews assassines dans les deux sens. Lennon a publié en 1971 une chanson dont le seul objet est d’humilier McCartney, nommément.

Quatre hommes qui avaient passé dix ans ensemble ont réglé leurs comptes en public, pendant des années, devant tout le monde.

Le départ de Rishikesh

Contesté

Le groupe quitte brutalement l’ashram du Maharishi en avril 1968, et Lennon écrit dans la foulée une chanson qui règle ses comptes avec lui.

Le motif invoqué à l’époque — une accusation de geste déplacé envers une résidente — est aujourd’hui largement mis en doute : plusieurs témoins présents l’ont démentie, et l’origine de la rumeur est attribuée à un membre de leur entourage. Ils ont cru une rumeur sur parole, sont partis sans vérifier, et ont mis en cause un homme en chanson. Harrison et McCartney lui ont présenté leurs regrets, des années plus tard.

Maharishi Mahesh Yogi à Amsterdam, septembre 1967. L’accusation qui a provoqué le départ de l’ashram, six mois plus tard, est aujourd’hui tenue pour infondée par la plupart des témoins. Ben Merk / Anefo - Nationaal Archief · CC0
Le Ed Sullivan Theater à New York. C’est de ce plateau, le 9 février 1964, qu’est partie l’image des quatre garçons charmants — celle qui a longtemps rendu tout le reste invisible. Andreas Praefcke · CC BY 3.0

La suite

Ce que le temps a changé

L’essentiel de ce qui précède se passe entre 1960 et 1971, entre leurs dix-sept et leurs trente ans. Aucun d’eux n’est resté cet homme-là. C’est vrai, et il faut le dire — au même titre que le reste.

John Lennon

À partir de 1975, il s’arrête net : cinq ans sans disque, à élever son second fils, en disant vouloir être présent comme il ne l’avait pas été pour l’aîné. Il parle publiquement de sa violence passée au lieu de la taire, et se réconcilie avec McCartney à la fin des années 1970.

Paul McCartney

Trente ans de mariage avec Linda, un engagement pour la cause animale à partir de 1975 qui ne s’est jamais démenti, et une présence constante auprès de Julian Lennon — dont il n’était pourtant pas le père.

George Harrison

Une fondation caritative dès 1973, un concert pour le Bangladesh qui invente un genre, une maison de cinéma qui finance ce que personne ne voulait financer. Et, en 1992, un concert au bénéfice du mouvement du Maharishi : une manière de revenir sur 1968.

Ringo Starr

Sobre depuis 1988, après des années d’alcoolisme dont il parle ouvertement plutôt que de les effacer de sa biographie. C’est le seul des quatre à avoir raconté sa dépendance sans en faire une anecdote drôle.

Amsterdam, mars 1969. Le militantisme pacifiste de Lennon commence pendant la période où il est encore, de son propre aveu, un homme violent. Eric Koch / Anefo - Nationaal Archief · CC0

La limite

Changer n’est pas être absous

Rien de tout cela n’annule ce qui précède. Une vie meilleure ensuite ne rend pas les coups moins réels, ne rend pas à Julian Lennon l’enfance qu’il n’a pas eue, et n’efface pas les trente-trois ans qu’il a fallu à Pete Best pour toucher quelque chose.

Le pardon appartient à ceux qui ont été blessés, pas à ceux qui écoutent les disques soixante ans plus tard. Noter qu’ils se sont adoucis, c’est constater un fait ; ce n’est pas signer une quittance à leur place.

Pour finir

Deux choses vraies en même temps

Rien de ce qui précède ne m’empêche d’écouter Revolver. Rien dans Revolver n’efface le reste. Un disque peut être extraordinaire et avoir été fait par quelqu’un qui frappait sa femme : les deux propositions tiennent ensemble sans qu’il faille adoucir l’une pour supporter l’autre.

Ces quatre-là ont été jeunes, riches et célèbres d’un coup, à un âge où l’on ne l’est pas impunément, dans une époque qui excusait beaucoup. Ça explique une partie de ce qu’ils ont fait. Ça ne le justifie pas, et ce n’est pas la même chose.

Ils ont ensuite eu cinquante ans pour devenir autre chose, et la plupart s’y sont employés. C’est à leur honneur. Ça ne referme pas le dossier — ça le laisse ouvert, avec les deux colonnes remplies.

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