Page 06 — Après 1970
L’héritage
Le groupe a duré dix ans et n’a jamais rejoué ensemble. C’est pourtant l’artiste le plus vendu de l’histoire du disque, et la plupart de ses décisions de travail sont devenues des évidences pour tout le monde après lui.
Ce que disent les compteurs
Huit records
Des décisions devenues des normes
Sept choses faites pour la première fois
L’influence du groupe tient moins à ses ventes qu’à une série de choix de travail qui paraissaient étranges en 1965 et qui vont de soi aujourd’hui.
-
Écrire son propre répertoire
La norme, au début des années 1960, était qu’un groupe interprète des chansons achetées à des auteurs professionnels. Dès le deuxième album, le groupe écrit l’essentiel de ce qu’il enregistre — et impose ce modèle à toute la génération suivante.
-
Traiter l’album comme une œuvre
Avant Rubber Soul, un album était deux tubes et dix morceaux de remplissage. Après, il devient un objet qui se conçoit d’un bloc, avec un ordre, une couleur et une fin.
-
Faire du studio un instrument
Le studio servait à capter une performance. Le groupe s’en sert pour fabriquer des sons qui n’existent nulle part ailleurs, quitte à rendre les morceaux injouables sur scène.
-
Arrêter la tournée pour enregistrer
En 1966, renoncer à la scène au sommet de sa notoriété était une aberration commerciale. C’est ce qui a rendu possibles les quatre albums suivants.
-
Imprimer les paroles sur la pochette
Sgt. Pepper est le premier album rock à le faire : une manière d’affirmer que les textes se lisent autant qu’ils s’écoutent.
-
Monter son propre label
Apple Records, fondé en 1968, est l’une des premières tentatives d’un groupe pour contrôler sa production et sa distribution. Financièrement, ce fut un désastre ; le principe, lui, a fait école.
-
Le clip promotionnel
Fatigués des plateaux de télévision, ils tournent dès 1965-1966 des films courts destinés à être envoyés aux chaînes à leur place. Le vidéoclip est né de cette paresse.
2 novembre 2023
La dernière chanson
À la fin des années 1970, John Lennon enregistre chez lui, sur un simple magnétophone à cassette, une chanson inachevée intitulée « Now and Then ». Il chante en s’accompagnant au piano, et le piano couvre la voix. En 1994, Yoko Ono remet la cassette aux trois survivants.
Ils tentent de la terminer en 1995. George Harrison enregistre des parties de guitare, puis la séance s’arrête : aucune technique de l’époque ne permet de séparer la voix du piano. La bande est rangée pendant vingt-sept ans.
En 2021, l’équipe de Peter Jackson développe pour son documentaire un logiciel capable d’isoler chaque source d’un enregistrement monophonique, en apprenant à reconnaître le timbre d’une voix. Appliqué à la cassette de 1978, il rend enfin la voix de Lennon exploitable. Paul McCartney et Ringo Starr terminent le morceau en 2022, avec la guitare de Harrison enregistrée en 1995.
Publiée le 2 novembre 2023, la chanson atteint la première place des ventes britanniques — la première fois depuis 1969.
Ce qu’il en reste sur place
Lieux de mémoire
Liverpool, qui avait longtemps ignoré le sujet, en a fait le moteur d’une part notable de son économie touristique. Le groupe y génère aujourd’hui plusieurs centaines d’emplois.
Et la musique ?
Le catalogue a été remixé à partir de 2017 par Giles Martin, le fils de George Martin, à partir des bandes multipistes d’origine. Ces nouvelles versions rendent audibles des détails que les mixages mono de 1967 écrasaient — et rappellent au passage que la plupart de ces disques ont été conçus pour être écoutés en monophonie, sur un tourne-disque de salon, par des gens qui n’avaient jamais entendu parler de stéréo.